STEINIANA

REVISTA DE ESTUDIOS
INTERDISCIPLINARIOS
ISSN 0719-8728

2017 / Nº 1 / VOL. I

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RECENSIÓN

Autor: Fr. Christof Betschart, O.C.D.

La thèse philosophique de Bénédicte Bouillot, soutenue en novembre 2013 à l’Institut Catholique de Paris, propose comme cadre de l’œuvre d’Edith Stein une tripartition (phénoménologie, philosophie de l’être et mystique). Suivant une tendance dans la recherche, Bouillot n’étudie pas l’anthropologie steinienne au sens large, mais se concentre sur ce qu’elle appelle le « noyau de l’âme ». Une note terminologique s’impose. Alors qu’Edith Stein utilise très souvent l’expression « noyau de la personne » (Kern der Person), elle évoque seulement une fois dans Puissance et acte le « noyau de l’âme » (Kern der Seele, PA 173). Comment justifier l’apparition dans le titre de ce syntagme isolé dans le corpus steinien ? Etant donné qu’il n’y a pas de terminologie steinienne qui traverse d’un bout à l’autre son œuvre, cette expression a l’avantage de faire un trait d’union entre l’œuvre de jeunesse qui privilégie le concept de « noyau » et l’œuvre après le baptême qui valorise progressivement le concept d’« âme » avec de très nombreuses nuances. Le noyau de l’âme permet à Bouillot de poser la question de l’individualité et de la liberté de la personne humaine, telles que Stein les met en valeur dans ses recherches.

Le lecteur saluera le sérieux de l’approche génétique choisie par l’auteure qui permet de pénétrer le chemin parcouru par Stein et les approfondissements progressifs. Cette approche permet d’élucider le développement de la terminologie et la diversité des sources utilisées dont Bouillot montre sa maîtrise surtout (mais pas seulement) en ce qui concerne le domaine phénoménologique y compris la phénoménologie française plus récente. La première partie de l’œuvre propose sous le titre « Noyau de l’âme et phénoménologie » (35-189) une approche des œuvres de jeunesse d’Edith Stein (Le problème de l’empathie, les contributions dans le Jahrbuch de Husserl et L’introduction à la philosophie). Le questionnement sur l’individualité de la personne se pose dans le contexte de sa recherche phénoménologique qui pousse Stein à ne pas exclure de sa quête philosophique la possibilité « d’une percée hors de la sphère immanente » (56) engageant une approche que Bouillot appelle avec Gabriel Marcel une « hyperphénoménologie » (30) en insistant sur le fait que le dépassement de la phénoménologie est possible seulement à partir des résultats et des problèmes irrésolus d’une recherche phénoménologique. Du point de vue phénoménologique, l’individualité de la personne se situe à trois niveaux : d’abord l’individualité « numérique » (75) du moi pur, puis l’individualité qualitative du flux de vécus et finalement l’individualité de la personne concrète. Ce troisième niveau permet de poser une question importante : faut-il considérer l’individualité qualitative de la personne concrète uniquement comme constituée transcendantalement par un moi pur qui en tant que tel n’a aucune qualité ? Le deuxième chapitre de la première partie sur la structure ontique de la personne (79-150) donne une réponse négative. L’individualité de la personne concrète n’est pas simplement le résultat de la constitution transcendantale des vécus, mais déterminée par un « noyau » qui n’est pas le produit, mais au contraire la condition a priori qui se manifeste plus ou moins dans la vie de la personne et plus spécialement dans les vécus affectifs. L’analyse de ces derniers conduit à la différenciation entre psyché (Psyche) et âme (Seele), étrangère à Husserl, et à la thèse que l’âme peut être considérée comme « un véritable a priori de la subjectivité » (143), c’est-à-dire qu’elle n’est pas constituée par le moi pur, mais peut se manifester dans les vécus affectifs. Le troisième chapitre prolonge le raisonnement en ce qui concerne les actes libres. Le fiat en tant qu’acte créateur est motivé (à distinguer de la détermination) non seulement par les circonstances, mais aussi par le noyau individuel. La manifestation de celui-ci dans la vie de la personne dépend de la personne en tant qu’elle est capable de se former elle-même, ce qui implique une connaissance plus ou moins affinée de soi-même (cf. 177).

La deuxième partie de l’œuvre sur « Noyau de l’âme et philosophie de l’être » (191-369) propose d’abord une introduction assez développée sur la découverte du monde de la scolastique et l’intuition steinienne « qu’une authentique philosophie de l’être ne peut être ni exclusivement ontologie essentialiste – Wesensphilosophie –, ni exclusivement philosophie de l’existence – Existenzphilosophie » (207). Cette partie montre en dialogue critique avec Heidegger et Husserl comment la considération de la finitude humaine ouvre la voie à une percée vers l’éternel (premier chapitre, 225-285). Le deuxième chapitre (287-335) analyse la conception steinienne de la l’individualité au sens qualitatif qui doit prendre en compte du fait que la personne humaine n’est ni ange ni bête (288) ce qui motive entre autres son opposition à l’interprétation standardisée du principe d’individuation selon Thomas d’Aquin : materia signata quantitate. Dans le troisième chapitre (337-359), le thème de la liberté créaturale est repris et développé en analogie avec le paradigme artistique. L’œuvre d’art révèle et forme la personnalité de l’artiste et ainsi l’expression artistique montre le caractère responsif de la liberté humaine précédée par un sens à réaliser, une individualité à exprimer.

La troisième partie sur « Noyau de l’âme et expérience mystique » (371-463) propose à titre d’hypothèse de concevoir le vécu religieux comme paradigmatique pour « l’expérience subjective dans sa vérité la plus radicale et la plus nue » (374) ; il s’agit en d’autres termes de « reconstituer la portée philosophique du phénomène mystique » (376) et cela à partir d’une étude eidétique dans le contexte d’autres recherches comme celle de Rudolf Otto et de Gerda Walther. Le premier chapitre (405-426) s’intéresse à la suite de la nuit obscure décrite par Jean de la Croix de l’heureuse perte qui, selon Bouillot, se réalise déjà dans l’ἐποχή phénoménologique (425s.). Dans le deuxième chapitre (427-463), Bouillot réfléchit sur l’individualité qualitative de la personne humaine qui est préservée et se révèle dans l’union mystique, parce que cette union est une union d’amour qui seul donne accès à cette profondeur. L’amour cependant n’est pas seulement révélateur, il enrichit aussi la personne jusque dans sa profondeur : « l’amour, sans détruire l’individualité, l’enrichit néanmoins au-delà de toute essence originaire (ou noyau, chez l’homme), par la pénétration de l’autre en soi, selon une dynamique proprement créatrice. » (457)

L’épilogue (465-475) ressaisit le chemin parcouru dans la thèse que le mystique « apparaît in fine comme le véritable modèle existentiel dans la philosoph[i]e steinienne » (465). Sur l’arrière-fond de cette thèse, Bouillot présente les résultats de son travail en trois points, dont je reprends le premier au sujet du concept de noyau : « c’est probablement en référence à l’idée augustinienne d’une profondeur du moi, prolongée à travers l’image thérésienne du château intérieur, que l’expression métaphorique de noyau de l’âme trouve, dans la pensée steinienne, son sens le plus riche » (469). Le concept du noyau, que Stein utilise dès sa thèse de doctorat, montre toutes ses virtualités en étant mis en lien avec le témoignage des mystiques.[2]

Je propose une prise de position personnelle développée dans une note préparée pour la Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie 63 (2016/2). Ici, je tiens avant tout à souligner la grande qualité de la publication qui réussit à situer Edith Stein dans le contexte complexe de la phénoménologie naissante (en particulier Husserl, Scheler, Heidegger, mais aussi Bergson) et à valoriser l’insistance steinienne sur l’individualité qualitative de la personne humaine explorée à partir du concept de noyau.

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[1] Une recension plus complète sera publiée dans la Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie 63 (2016/2).

[2] Pour une prise de position plus personnelle au sujet du livre de Bouillot, je renvoie à la note qui sera publiée dans la FZPhTh 63 (2016/2).